samedi 24 mars 2012

ACTION NATO GAME OVER - 1 AVRIL 2012 



Vous voulez participer à NATO GAME OVER, deux possibilités vous sont proposées

» L'action directe non-violente de désobéissance civile : L'intervention non-violente

NATO GAME OVER est tout d'abord une action de désobéissance civile. Nous rentrerons sur le terrain du Quartier Général de l’OTAN en vue d’y fermer les portes et entrées principales. Nous commettrons donc un petit délit et ce, en vue de prévenir d’un plus grand crime de guerre. Nous sommes ainsi soutenus par le droit international.
Comment y participer?


» La zone de libre expression : les supporteurs de l'intervention non-violente

Pour ceux qui ne désireraient pas participer à l'action, une zone de libre expression sera installée en face du Quartier Général de l'OTAN. Vous pourrez montrer votre opposition aux politiques guerrières de l’OTAN et encourager les centaines d'activistes fermant les bâtiments de l'OTAN.
Comment y participer?


Pourquoi une journée d'action le 1 avril 2012?

Le prochain sommet de l'OTAN est programmé pour les 20 et 21 mai 2012 à Chicago. L’agenda du sommet se focalisera sur le rôle de l'OTAN dans les interventions militaires en dehors du territoire de l’Alliance, et sur le résultat du 'Defence and Deterrence Posture Review' (DDPR), en cours actuellement à l'intérieur de l'alliance en vue de définir le rôle des armes nucléaires au sein l'OTAN.

Avant que le sommet de l’OTAN ne prenne place, une action européenne commune est indispensable en vue de donner un signal fort à nos gouvernements. Ces derniers doivent charger leurs ambassadeurs et autres représentants au sein de l’alliance, de messages clairs avant qu'ils ne s’envolent pour Chicago :

- Les armes nucléaires tactiques de l'OTAN en Europe sont anachroniques, inutiles, illégales au regard du Droit International Humanitaire, et contre-productive dans le processus de non-proliferation.

- Des menaces et des interventions militaires aggravent les conflits au lieu de les résoudre.

- L'investissement de centaines de millions d'euros dans le bouclier anti-missiles otanien, soit-disant comme défense contre des menaces fictives, ne fait que relancer la course à l'armement mondial.

C'est pour donner ce signal, qu'Action pour la Paix et Vredesactie organisent une journée d'Action Directe Non-Violente au quartier général de l'OTAN à Bruxelles le dimanche 1 avril 2012 




La ville libre de Christiania, près de Copenhague, a perdu son statut. Après quarante ans, la dernière enclave hippie d'Europe est en train de se plier aux lois du marché, écrit la Gazeta Wyborcza.


Fondée en 1971 par un groupe de hippies qui squattaient une base navale désaffectée de Copenhague, Christiania est devenue un phénomène mondial. Pour les experts, c'est une légende de la culture alternative, l'enclave la plus célèbre d'Europe et la dernière en activité. Après la Petite Sirène et le parc d'attractions de Tivoli, c'est aussi le troisième lieu le plus visité de la capitale danoise. Un million de touristes s'y rendent chaque année pour déambuler entre les baraquements ornés de fresques psychédéliques et se procurer illégalement du cannabis dans Pusher Street.
Christiania, qui s'est autoproclamée ville libre, possède son propre hymne (I kan ikke slå os ihjel, qui signifie "vous ne pouvez pas nous tuer", une chanson engagée du groupe de rock Bifrost), son drapeau (trois ronds jaunes sur fond rouge), sa propre monnaie et ses propres règles et usages. Il est interdit d'y venir en voiture (les résidents garent leur véhicule à l'extérieur), d'y courir (si vous courez, vous êtes pris pour un voleur), d'y prendre des photographies et d'y porter des gilets pare-balles.
Récemment, après quarante années d'existence, dont vingt-deux ans d'indépendance reconnue par la loi, Christiania a perdu son statut de ville libre. Le 18 février, la Cour suprême du Danemark a rejeté un appel des habitants de l'enclave contre un jugement de 2009 qui rendait à l'État le contrôle de l'ancienne base navale de 35 hectares. C'est donc une longue bataille juridique sur un statut obtenu en 1989 par les hippies et les squatteurs qui trouve son terme.
Les autorités veulent laisser le champ libre aux promoteurs
La lutte a commencé en 2004 lorsque le gouvernement conservateur de centre-droit d'Anders Fogh Rasmussen (aujourd'hui chef de l'OTAN) a révoqué une décision prise quinze années plus tôt par le gouvernement de gauche cédant le contrôle du territoire à ses habitants. En 2006, les avocats de Christiania ont fait appel de cette révocation, arguant qu'elle violait la Convention européenne des Droits de l'Homme. Mais la justice danoise a jugé qu'il n'y avait pas violation et que Christiania appartenait à l'État danois (plus précisément au ministère de la défense). Et que c'était de ce fait à l'État de statuer sur son avenir.
"La procédure juridique est terminée. Désormais, il est temps de penser à l'avenir", confie Thomas Ertmann, porte-parole de la communauté. Il reconnaît que les avocats représentant les 850 habitants de l'enclave – des hippies, des artistes et toutes sortes de marginaux – vont désormais devoir s'asseoir à la table des négociations avec le gouvernement.
"Nous avions besoin de ce jugement pour régler une fois pour toutes la question de savoir à qui appartient Christiania", commente Nils Vest, un réalisateur qui vit à Christiania depuis vingt ans et y dirige un studio de cinéma. "Une chose est sûre, Christiania survivra. Nous voulons rester dans les limites de la légalité, mais à nos conditions. Les conditions proposées jusque-là par le gouvernement sont inacceptables pour nous parce qu'elles déboucheraient certainement sur le démantèlement de Christiania".
Pour Nils Vest, l'administration en place a tout fait pour que Christiania tombe en ruines pour ensuite, sous prétexte de rétablir l'ordre et la prospérité, remettre la main sur les précieux hectares. Ce jugement va permettre aux pouvoirs publics d'inviter les promoteurs immobiliers à tirer partie des possibilités du quartier en matière d'investissements. Mais d'abord, ils devront trouver un accord avec les habitants parce qu'une expulsion par la force est inenvisageable pour des raisons tant politiques que sociales.
La métropole alternative de l'Europe
Le projet du gouvernement prévoit un retour à la normale : raser les cabanes et les maisons construites illégalement, supprimer le commerce des drogues douces (les drogues dures sont bannies par les résidents eux-mêmes) et se débarrasser progressivement des squatteurs. Le problème est que, d'après les spécialistes, cela signerait la fin d'une expérience de société à l'échelle mondiale. Depuis des années, viennent ici des gens qui ne parviennent pas à trouver leur place dans la société et souhaitent renoncer aux acquis de la civilisation moderne au nom de leur utopie.
"Nous somme la métropole alternative de l'Europe. La plus grande expérience de ce type", se flatte Nils Vest. "Quand vous avez la possibilité de vous gouverner vous-mêmes, vous prenez davantage soin de votre environnement", affirme-t-il. En dépit du jugement défavorable rendu par la justice danoise, Nils Vest est optimiste. Il pense que la coalition au pouvoir va perdre les prochaines élections et que les sociaux-démocrates, plus conciliants et plus favorables aux préceptes de la communauté de Christiania, vont leur succéder. Au cours des mois à venir, les habitants de l'enclave vont lever des fonds et souscrire des emprunts auprès des banques pour acheter le plus de propriétés "squattées" possible.
"La grande question maintenant est de savoir comment Christiania va être gérée. Nous voulons avoir notre mot à dire sur son devenir, le type de gens qui vont venir habiter là. Il est hors de question que nous laissions des gens extérieurs à la communauté se livrer à la spéculation immobilière", martèle Nils Vest.



lundi 2 août 2010

Christiania - Danemark

TRAIMOND, Jean-Manuel. "Naissance du droit à Christiania [Danemark]"

Rarissimes sont les expériences anarchistes ou anarchisantes qui ont vu naître un droit. L’Espagne anarchiste et la Commune de Paris ont beaucoup tenté mais ont peu duré. Les trois, quatre ou cinq mille personnes qui se sont succédé à Christiania réalisent cette expérience depuis 1971.

Et elles ont créé un droit. Comment est-il né ? Quel est-il ?


Au cours de l’automne de 1971, squatters et voisins s’infiltrent dans une caserne laissée à l’abandon au centre de Copenhague. En octobre, Hovedbladet, journal alternatif, publie un article de Jacob Ludvigsen intitulé « Émigrez avec le bus n° 8 » qui propose de faire de ce squat en gestation une fristad, une ville libre, une oasis alternative. L’idée prend, lentement parce que l’hiver arrive.

Il n’y a guère de règles au début. D’abord parce que nul n’imagine que Christiania va durer. Ensuite parce que le projet utopisant de fristad n’est pas nécessairement celui des chômeurs, vagabonds, ivrognes et petits délinquants qui complètent la population de squatters hippies. Cependant, s’il doit y avoir une idéologie commune, personne ne doute qu’elle soit l’anarchisme implicite, minimaliste, du mouvement hippie. La liberté et l’égalité sont les mamelles de cet anarchisme vague, mais indiscuté. Personne ne dit : « Aucun christianite n’a plus de droits qu’un autre, aucun christianite ne peut donner d’ordres, la seule volonté avec laquelle on puisse marcher est celle de tous. » Mais tout le monde le sait. Par amour des droits, on se méfie du droit [1].

L’esprit des christianites n’est toutefois pas une tabula rasa. La plupart des christianites sont scandinaves, d’une des civilisations les moins inégalitaires. Certainement celle où le droit positif est le plus ressenti comme la propriété de tous, et non comme un casque de plomb vissé sur la tête des hommes. Les héros des épopées grecques, hindoues, tibétaines, africaines massacrent à longueur de vers. Les héros des sagas vikings massacrent certes, mais ils argumentent aussi, ils plaident, ils négocient, et personne n’y défie le Ting [2] à la légère. L’égalité confine à la manie chez les Scandinaves. Quoique sa complète réalisation se fasse attendre dans ces pays encore monarchiques, les efforts pour l’atteindre ont moins manqué de sincérité qu’ailleurs.

La plupart des christianites sont des hippies et ont beaucoup lu.

Ils sont enfin occidentaux, du xxe siècle et enfants de l’État providence social-démocrate.

Peu de règles seront donc précisées parce que pour eux certaines vont de soi : chacun peut pratiquer la religion qu’il veut, mais les sacrifices humains sont mal vus. Chacun peut s’exprimer comme il l’entend, mais le poing ne saurait aider la langue. La propriété pourrait bien être le vol, mais on n’emprunte pas le sac de couchage du voisin sans sa permission.

L’allocation des ressources rares (la définition que les économistes donnent de leur douteux passe-temps) est dès l’abord un problème difficile à Christiania. Car, entre l’abandon par l’armée de la caserne en 1969 et l’arrivée des squatters en 1971, débrouillards et artisans ont pillé la plomberie, les portes, les baignoires, les cuvettes de WC, les circuits électriques, les éviers. Les appartements encore intacts ont été vite occupés. Le reste est très recherché, en fonction de l’équipement encore présent. Et les occupants des appartements intacts, lorsqu’ils partent deux jours à un festival de rock, retrouvent leur part de squat squattée par de nouveaux squatters.

Qui a droit à quoi ?

Chaque christianite sait que, selon le droit positif danois, il ne possède rien à Christiania, officiellement propriété du Ministère de la Défense. Quant à l’anarchisme, même minimaliste, il est formel : la propriété est le vol. De là à dormir dehors par – 20° parce qu’un squatter squatte votre squat...

Si rien alors ne justifie un droit de propriété, le froid justifie un droit d’usage. Aura droit à un logement qui l’aura habité le premier. Les nouveaux, pas toujours informés de ce consensus auquel on est tôt arrivé [3] sont nombreux. Nombreuses aussi sont donc les photographies qui montrent, peint sur une porte « Her bor Kai & Hans » (ici habitent Kai & Hans).

Jeunes, libres et curieux, les christianites voyagent beaucoup. Combien de temps a-t-on le droit de laisser un logement inoccupé ? Nul n’a su me dire comment les mystérieux trois mois sont nés. Mystérieux et peu rigoureux : tel « vieux christianite » amplement pourvu d’amis partira six mois sans inquiétude, tel nouveau, impopulaire ou inconnu, se fera chiper son grenier en six semaines. Mais « trois mois » sont les deux mots à utiliser dans un møde. Un møde ?

Une myriade de problèmes, la plupart d’ordre pratique, se posèrent. Par exemple, le système électrique ravagé ne supportait pas la surcharge occasionnée par un radiateur électrique. La solution de ces problèmes exigeait souvent soit une action concertée, soit une règle contraignante. Qui allait édicter cette règle contraignante ? Møde, en danois, signifie réunion, assemblée. Assemblée générale se traduit par fællesmøde. Les premières assemblées générales se rassemblèrent donc. Il fut vite évident que leur autorité, en théorie la seule possible, serait limitée.

D’abord, parce que bon nombre de christianites, préférant la bière à l’anarchisme, ressentent peu de respect à l’égard des fællesmøder. Ce qui ne signifie pas qu’ils en négligent systématiquement les prescriptions : qui met en marche un radiateur électrique comprend à la troisième panne qu’elles ne sont pas sans sagesse.

Ensuite, parce que trois cents personnes (dont vingt plus ou moins ivres, cent fumant joints et shilums, cinq accompagnées de bébés hurlant, douze accompagnées de chiens aboyant, deux d’une santé mentale vacillante) prennent malaisément des décisions pratiques.

Enfin, parce que conscient du caractère peu équitable, à l’égard de la minorité, des décisions d’une majorité, on ne vote pas. Comment sait-on alors qu’une décision a été adoptée ? À trois cents, cela se voit.

Toutefois, si une décision ne peut être prise qu’à la quasi-unanimité, peu de décisions seront prises. Aussi l’impuissance relative des fællesmøder apparut-elle bientôt. Leur statut évident de souverain ultime du corps politique christianite, ou, pour le sujet qui nous occupe, de Cour suprême, fit cependant que l’institution existe toujours. On résolut, pour pallier les encombrants fællesmøder, de créer les områdemøder (assemblées de zone [4]). On [5] divisa donc Christiania en områder dont le nombre a varié, et l’on convint que l’ordre normal de décision politique ou de résolution des conflits était ceci : On discute entre voisins, ou au husmøde (réunion de maison).

Si ceci échoue, on discute à l’områdemøde.

S’il échoue, on discute au fællesmøde.

Si le dernier échelon échoue, on recommence, à l’un quelconque des échelons. Jusqu’à ce qu’un jour la solution naisse, ne serait-ce que de la lassitude générale. 80 % [6] des litiges (je ne parle donc pas des débats politiques) tranchés par les område – et fællesmøder concernent l’occupation de tel ou tel appartement, maison, roulotte... Comme bien l’on pense, même avec un droit positif si limité, l’esprit chicaneur fit son apparition. On vit contester les décisions des møder pour des raisons procédurales. Aussi, malgré l’absence complète de document écrit, le droit christianite développa-t-il des procédures. Tout christianite qui souhaite qu’on prenne telle ou telle décision a le choix. Soit il se contente de participer à ceux,qui se tiennent plus ou moins régulièrement, à des dates choisies au møde précédent. Soit il en convoque un lui-même, en apposant une affiche, au moins, bien visible. Si personne ne vient à son møde, tant pis pour lui. À partir de six, sept, huit personnes, le møde peut être considéré comme valable. Si les décisions en sont contestées, un møde suivant qui réunirait les trois quarts [7] des habitants de l’område serait considéré comme plus valable (non, il n’y a pas de seuil fixe).

Si notre christianite n’est pas satisfait de la décision de son møde, ou si celui-ci a échoué à en prendre une, ou si les habitants de l’område boycottent systématiquement tous les møder qu’il convoque, parce qu’ils savent avoir affaire à un teigneux, un ennuyeux, ou l’un des deux ou trois maniaques [8] de la procédure qui encombrent Christiania, il peut appeler à un fællesmøde. Il y faut au moins une semaine de délai, et une affiche dans chaque område [9]. Il est mal vu de se limiter à si peu ; beaucoup d’affiches et deux semaines au moins de délai évitent de se rendre impopulaire. [10]

Il est remarquable que, pour la période dont je peux traiter avec sûreté, soit 1971-1984, les règles positives du droit christianite sont restées extraordinairement peu nombreuses, en gardant à l’esprit qu’on ne saurait qualifier de règles positives les interdictions du meurtre, du viol.... qui pour les christianites tombent sous le sens.

À l’interdiction du chauffage électrique s’est ajoutée celle du camping après un été catastrophique où les excréments des campeurs ont noyé Christiania. Les voitures ont rapidement été bannies des arbres et des pelouses de Christiania, mais les camions, les tracteurs et le bulldozer du Maskinhal ont droit de cité.

Les aktivister (activistes) plus politisés, en général d’origine bourgeoise et de haut niveau de scolarisation, ont poussé à la création de plusieurs autres règles qui n’ont jamais entraîné la même unanimité :

– Le « loyer » (contribution à la caisse commune) ;

– La règle selon laquelle n’ont droit à participer aux møder que les gens qui dorment [11] à Christiania ;

– L’interdiction de vendre une habitation à son occupant suivant ou de l’acheter au précédent ;

– L’interdiction d’installer de nouvelles roulottes ;

– L’obligation d’en référer à l’områdemøde pour qui souhaite emménager (afin que, d’une part, les droits de ceux qui ont depuis longtemps demandé à emménager dans tel ou tel endroit lorsqu’il deviendrait libre soient respectés. Et, d’autre part, afin que l’on puisse éviter d’avoir pour voisin quelqu’un d’impopulaire ou de dangereux).

Toutes ces règles ont toujours été vigoureusement contestées, au moins par les pushers, les vendeurs de haschich, un peu plus nombreux en moyenne que les activistes, et parfois par le « marais », la très vaste majorité des christianites ni activistes ni pushers. Elles n’ont jamais eu de valeur contraignante que pour qui estime importante l’estime des activistes.

Notons que dans le site internet christiania-org qui donne la liste des règles de Christiania, on évite soigneusement le mot « loi ». Les christianites se méfient tellement de la loi, qu’ils refusent ce nom même aux lois qu’ils ont créées. Depuis l’origine de Christiania, chaque règle positive semble une défaite aux christianites qui regrettent que tout ne se règle pas grâce à la conscience de chacun.

On sait que, selon un vers célèbre de Bob Dylan, pour vivre sans loi, il faut être honnête. Et, depuis l’Antiquité, on répète que, si l’on ne veut pas de loi, il faut des mœurs.

Nous avons fait le tour du bref code civil de Christiania. Y a-t-il un code du travail ? Christiania a loyalement tenté de bâtir une économie non capitaliste : mais à mille personnes perdues dans une métropole capitaliste d’un demi-million d’habitants... On a en tout cas convenu (tôt, mais quand ?) d’un salaire horaire minimal. Il a semblé évident que dans les collectifs de travail tous étaient égaux et que la seule autorité ne pouvait être que le møde des collègues (medarbejdermøde). Mais ici le droit christianite a été pollué par le droit extérieur, depuis que nombre d’activités économiques christianites ont adopté les règles danoises en se déclarant aux autorités. Pour autant que je le sache, les activités non déclarées continuent à fonctionner selon la règle christianite. Ajoutons toutefois que presque tous les groupes d’activités distinguent entre membres permanents et temporaires ; soit qu’ils aient été échaudés par le chaos provoqué par des travailleurs éphémères, et donc insoucieux, soit qu’ils refusent de partager le gâteau en trop de parts. Les temporaires n’ont en général pas voix au chapitre lors du møde (qui seul décide s’ils deviendront permanents ou non).

Y a-t-il un code pénal ? La théorie anarchiste ne prévoit comme seul châtiment que l’exclusion. Christiania a fait de même. Mais ! Mais depuis qu’en 1979, après des mois de débats, après plus de vingt morts par overdose cette année-là, après des années de présence oppressante et déprimante des junkies et de leur univers, Christiania a décidé d’interdire les drogues dures, on a parfois vu les pushers lâcher leurs très gros chiens sur un toxicomane ou un trafiquant imprudent (aucun n’a été dévoré, mais les malheureux coururent très vite).

L’exclusion, en tout cas, a été le lot des junkies qui n’ont pas entamé de désintoxication, puis de qui s’est laissé happer par les drogues dures. Elle est rarement et difficilement décidée, pour deux raisons : parce que, dans cette société villageoise où tout le monde se connaît, reléguer quelqu’un aux ténèbres extérieures est difficile. Soit psychologiquement, parce que l’expulsion en 1979 des junkies, tous personnellement connus des autres christianites, a laissé de profondes cicatrices morales. Soit pratiquement, lorsque la brebis galeuse a beaucoup d’amis ou peu de scrupules. Ainsi le groupe de pseudo-Hell’s Angels appelé Bullshit, qui mérita l’expulsion de bien des manières, ne délivra Christiania de sa présence que lorsque ses membres les plus dangereux eurent été peu à peu assassinés par les vrais Hell’s Angels.

En réalité, la petite taille de Christiania masque ici sa valeur d’expérience. Sa taille réduite, si elle conduit à hésiter à appliquer la sanction maximale aux pécheurs, conduit à aussi hésiter à pécher. En effet, violer ouvertement et systématiquement les règles expose aux reproches et à la perte de la sympathie des bons citoyens. La majorité des christianites méritant le qualificatif de bons citoyens, et souhaitant le mériter, le poids de l’opinion suffit à ancrer la norme. En revanche, la communauté est désarmée face à ceux que l’opprobre publique laisse froids.

Les cas les plus nombreux d’expulsions ont été ceux de la Junk-blokade de 1979. On bloqua alors à dix, quinze, trente christianites, la porte du domicile des gens expulsés et on leur signifia qu’ils n’étaient plus les bienvenus. De 1980 à 1984, je n’ai souvenir que de deux expulsions non liées aux drogues dures, l’une « légale », l’autre non, toutes les deux amères.

Un activiste nommé Børge Madsen écrivit un fort bon livre sur Christiania. Il y fut le premier à dévoiler que l’opposition activistes-pushers, la plus fondamentale division politique de Christiania, cachait une opposition plus classique de christianites d’origine bourgeoise et de christianites d’origine populaire. Le fond du livre critiquait surtout les activistes. Un passage, à l’ironie maladroite, décrivait cependant l’apparence physique des pushers de manière stupide. Les pushers ne lurent jamais ce livre. Mais Gammel Mads, un ancien cadre de chez Unilever et alors trafiquant de haute volée, et Pelle-Puces-dans-la-fourrure, fanatique de la chicane et de la zizanie, reproduisirent le passage imbécile, puis persuadèrent les pushers que le livre était une machine de guerre, un pamphlet, un tissu d’injures contre eux. Les menaces contre Børge furent nombreuses, physiques, précises et passèrent entre autres par des affiches clamant « Tillykke Christiania, Børge flytter » « Meilleurs vœux Christiania, Børge s’en va ». Écœuré et terrifié, Børge s’en alla effectivement.

L’autre concerne un homme depuis longtemps installé à Christiania. Discutant un jour avec une femme qui l’avait quitté, il la frappa d’un coup de poing si violent qu’il lui brisa le nez. Très vite, les femmes de Christiania convoquèrent un faellesmøde. John tenta de s’excuser, mais les femmes furent inflexibles. John tenta alors de passer outre et de rester à Christiania, mais les femmes refusaient de lui parler, et les hommes activistes (John était un activiste), gênés, ne répondaient guère à ses demandes de sympathie. En deux semaines, John céda et partit.

Les deux cas sont amers, l’un parce qu’il fut comme un rot de bêtise et d’intolérance résonnant à travers Christiania et insultant, comme dans la société normale, celui-là même qui en accuse les défauts, l’autre parce que la belle fermeté dont on fit preuve devant un homme seul se fissura devant les crimes simultanés et graves des Bullshit [12], qui, eux, attaqueraient physiquement leurs accusateurs. Selon les statistiques policières, il se commet plus de viols à Christiania qu’ailleurs. D’accord en ceci avec nombre de femmes christianites, je pense plutôt que les femmes christianites hésitent moins à porter plainte [13]. Un viol entraîne en théorie l’exclusion, mais deux ou trois psychopathes notoirement dangereux et aux viols avérés se sont maintenus des années à Christiania.

Les meurtres entre christianites sont inconnus. Mais des christianites, tout comme des visiteurs, ont été victimes d’assassins ou, plus souvent, de rixes d’ivrognes. Dans tous les cas d’homicide, des christianites ont alors aidé la police criminelle dans son enquête.

Christiania démontre qu’une société sans droit écrit, sans tribunaux, sans police, sans prison est viable. Mais qu’elle n’est ni juste ni entièrement sûre, tant que chacun ne tire pas les conséquences de l’absence d’accaparement du droit, tant que chacun ne porte pas sa part de la médiation des litiges et de la protection de tous.


[1] Dans cet article, le droit est un ensemble de normes juridiques, un droit est ce à quoi l’on a droit.

[2] L’assemblée. Le parlement danois s’appelle le Folketing : « l’assemblée du peuple ».

[3] J’ai personnellement interviewé plusieurs christianites de cette période, j’ai compulsé tant la presse danoise que ce qui reste de documents christianites de cette période, et je n’ai pas trouvé trace d’une décision formelle à ce sujet.

[4] Le danois n’est pas une langue remarquable par son élégance.

[5] Un fællesmøde, bien sûr. Après qu’en réalité l’idée eut été discutée informellement partout, évidemment.

[6] Mon estimation, que je ne crains guère de voir contester.

[7] qui serait un succès exceptionnel, inouï, admiré, commenté...et rarement imité.

[8] Célébrons ici M. Pelle-Puces-dans-la-fourrure (Que peut-on imaginer de plus persistant et de plus agaçant que des puces dans une fourrure ?)

[9] Ces conditions n’ont été convenues qu’après qu’un tel se soit plaint qu’il n’avait pas pu se défendre parce qu’il n’avait pas pu se libérer à temps, ou parce que, particulièrement casanier, il ne voyait pas les affiches posées ailleurs que dans son område. En outre, depuis que le journal interne de Christiania, Ugespjel, paraît régulièrement, une annonce complète le dispositif

[10] Plaçons ici un souvenir personnel. Nouvellement installé à Christiania avec un ami dans un ex-poulailler (sic), je m’en vois contester l’usage par les propriétaires des poules (sic). Entre autres péripéties, poussé par John (voir plus bas) qui ne comprit jamais vraiment comment Christiania fonctionnait, nous appelâmes à un faellesmøde. Nos affiches, rédigées par John, eurent un gros succès, car au lieu d’écrire vi inkalder til faellesmøde, « nous appelons à une assemblée générale », il écrivit vi indknalder fællesmødet, intéressant néologisme que l’on pourrait traduire par « nous baisons l’assemblée générale ». Le caractère procédurier de John, et mesquin de notre querelle, étant connu, cinquante personnes seulement se déplacèrent (sur une population permanente de christianites oscillant entre sept cents et mille personnes). Le meeting dura peu. On compatit à notre douleur, on blâma les éleveurs de poules d’avoir utilisé un petit radiateur électrique pour réchauffer leurs poules, on nous accorda que nous n’avions pas eu tort d’expulser les poules et on nous pria rondement de ne plus déranger les citoyens pour si peu.

[11] Nombre de vendeurs de haschich qui passent toute leur journée à Christiania sans y dormir s’invitent aux faellesmøder qui les intéressent.

[12] On retrouvera un cadavre enchâssé dans du béton dans le sol de la maison qu’ils occupaient.

[13] À la police danoise évidemment ! Et malgré le fait qu’elles s’entendent souvent répondre qu’il faut choisir entre habiter Christiania et espérer la protection de la police.


Article paru dans Réfractions n° 6

samedi 20 mars 2010

Et si on prenait le temps de réfléchir?

Y'a pas à dire, le monde dans lequel nous vivons n'a rien d'un paradis. Pourtant, même si la société démocratique et industrielle que nous connaissons engendre de plus en plus de contents, rien n'a vraiment l'air de bouger. A croire que même si nous y étions jusqu'au cou, la vie pourrait encore être pire alors mieux vaut ne pas sortir du rang. Pourtant...

http://www.youtube.com/watch?v=WSEpESmR9qU

Métro-Boulot-Dodo

Foutu réveil! 04h30 et il faut déjà se lever! Pourquoi? Bah, faut bien bouffer, se sapper, payer le loyer, la (les) voiture(s), les factures...
On a chanté:"Le travail, c'est la santé!" mais qu'en est-il réellement? On nous parle de "pouvoir d'achat" mais de quel "pouvoir" jouissons-nous? Celui de nous enfermer de plus en plus dans cette prison qui nous rassure? Celui de posséder, de consommer, de gaspiller?
Petite réflexion sur le travail contemporain:

http://www.dailymotion.com/video/x6dqv1_j-ai-tres-mal-au-travail-extraits_news

samedi 13 février 2010

Actions antifascistes


> 18 février: action anti-NSV à Leuven. 19h Ladeuzeplein
> 24 février: action anti-NSV à Gent. 19h30 Blandijn
> 4 mars: manifestation anti-NSV à Anvers. 19h30 Dageraadplaats


Un appel a été lancé pour former un bloc rouge et noir le 24/02 à Gent.

Un flyer pour le 4 mars:
http://i63.servimg.com/u/f63/11/13/17/26/affich11.jpg

samedi 26 décembre 2009

Acrata : local-bibliothèque anarchiste

Acrata est un local-bibliothèque anarchiste à Bruxelles.

"C'est un espace de rencontres et de discussions; un instrument destiné à aiguiser nos connaissances et à trouver des bases solides pour affronter la domination.


DANS LA BIBLIOTHÈQUE
du local, vous pourrez trouver essentiellement des livres et des publications qui ont trait à l'histoire des luttes sociales, la critique anti-autoritaire et la pensée anarchiste. Au fil du temps, la lutte contre la domination s'est exprimée de différentes manières et sur différents terrains: dans le mouvement ouvrier, dans la lutte contre les différentes formes d'enfermement et d'aliénation, dans la résistance aux nuisances techno-industrielles, dans l'assaut contre les divers mécanismes d'oppression qu'engendre l'autorité. Des idées et des histoires qui offrent des expériences et des perspectives de lutte et exhortent à la révolte. Vous pourrez consulter ces publications sur place ou les emprunter.

DANS LES ARCHIVES
, vous pourrez consulter beaucoup de vieux numéros de publications anarchistes, révolutionnaires et anti-autoritaires - tout comme des traces écrites d'agitation (affiches, tracts, textes...) de notre entourage.

Dans le local vous trouverez aussi
UNE TABLE DE PRESSE où vous pourrez vous procurer des publications (journaux, livres, brochures) dont le point commun est l'intransigeance envers ce monde d'exploitation et d'oppression. En dehors des permanences, des soirées de discussions et d'autres activités sont régulièrement organisées au local."

Permanences

- chaque jeudi de 17h à 21h

- chaque samedi de 14h à 18h


Adresse

32, rue de la Grande Ile
1000 Bruxelles

(près de la Bourse)


Contact

acrata@post.com